Depuis 2014, le RED-S (Relative Energy Deficiency in Sport, ou déficit énergétique relatif dans le sport) fait partie du vocabulaire de base de tout professionnel qui suit des coureurs. Faible disponibilité énergétique, aménorrhée, fractures de fatigue, immunité qui flanche : le modèle est enseigné comme une évidence clinique en course à pied.
En 2024, un groupe de chercheurs reconnus en nutrition du sport a pourtant posé une question dérangeante dans Sports Medicine : le RED-S existe-t-il vraiment, tel qu'on le décrit ? Les auteurs du consensus du CIO ont répondu quelques mois plus tard par un article au titre sans ambiguïté : « Oui, le RED-S existe ». Voici ce débat, et ce qu'il change concrètement quand on suit un coureur fatigué ou blessé à répétition.
Ce que dit le consensus du CIO 2023
Le RED-S décrit un syndrome dans lequel une disponibilité énergétique insuffisante perturbe en cascade le métabolisme, la fonction menstruelle, la santé osseuse, l'immunité et la fonction cardiovasculaire. La disponibilité énergétique, c'est l'énergie qu'il reste pour les fonctions physiologiques une fois l'entraînement payé : apport alimentaire moins dépense à l'exercice, rapporté à la masse maigre.
Le modèle a élargi l'ancienne triade de la femme athlète aux hommes. Il a été mis à jour en 2018, puis en 2023 par un panel d'experts du CIO (Mountjoy et al., 2023).
Le consensus reconnaît lui-même une difficulté de taille : la disponibilité énergétique est quasiment impossible à mesurer précisément sur le terrain. En pratique, le diagnostic repose donc surtout sur la présentation clinique et les facteurs de risque, pas sur une mesure objective de la cause supposée.
La critique de Jeukendrup et al. : des preuves limitées
La revue critique de Jeukendrup et al. (2024) ne cherche pas à « démonter » le RED-S. Elle questionne la rigueur scientifique qui l'entoure, avec trois arguments.
La disponibilité énergétique n'est pas mesurable de façon fiable, ni au laboratoire ni sur le terrain.
Aucun marqueur clinique ne peut être attribué uniquement à une disponibilité énergétique basse.
Les symptômes attribués au RED-S sont génériques et probablement multifactoriels. Manque de sommeil, infection, blessure, santé mentale, troubles du comportement alimentaire : chacun peut produire le même tableau, seul ou combiné aux autres.
Les auteurs ajoutent un point de méthode. Comme il est expérimentalement très difficile d'isoler l'effet de la faible disponibilité énergétique parmi toutes les autres causes possibles, le modèle devient presque impossible à réfuter.
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Leur proposition : voir ces tableaux cliniques comme une accumulation de stress physiologiques plutôt que comme l'effet d'une cause unique. Ils proposent un outil, l'Athlete Health and Readiness Checklist (AHaRC), qui explore huit catégories de causes possibles au lieu de chercher un diagnostic de RED-S :
- la charge d'entraînement
- le stress de vie et l'environnement
- la santé mentale
- les troubles du comportement alimentaire
- la nutrition (macro et micronutriments)
- le sommeil
- une infection ou une maladie
- une affection clinique non diagnostiquée

Pour chaque catégorie, la grille indique qui consulter, avec quels outils déjà validés par d'autres consensus, et quelles actions envisager.
Le cœur du désaccord : un modèle trop réductionniste ?
Le modèle du CIO place la disponibilité énergétique au centre du mécanisme causal. Aménorrhée, immunité, densité osseuse, fatigue : tout découle, dans ce cadre, d'un apport énergétique insuffisant par rapport à la dépense.
Jeukendrup et al. jugent cette lecture trop réductionniste. Ramener la fatigue chronique, les fractures de fatigue, les troubles du sommeil ou la baisse de libido au seul solde calorique, c'est ignorer que chacun de ces symptômes a plusieurs causes indépendantes, qui peuvent coexister sans lien avec l'apport énergétique.
Un exemple : une fracture de fatigue peut venir d'une charge d'entraînement mal gérée, d'un manque de sommeil, d'une carence en vitamine D ou d'un déficit calorique. Souvent plusieurs facteurs à la fois, rarement un seul.
Pour la pratique, la conséquence est directe. Corriger l'apport calorique d'un coureur en difficulté peut être nécessaire. Ce n'est ni automatiquement suffisant, ni forcément la cause principale.
La réponse du CIO : « Oui, le RED-S existe »
Le groupe à l'origine du consensus a répondu point par point (Mountjoy et al., 2025). Pour eux, la difficulté à isoler la disponibilité énergétique comme cause unique ne rend pas le modèle invalide : elle reflète la complexité de la physiologie humaine. Le RED-S reste un cadre utile, même si son mécanisme exact est difficile à démontrer isolément. Jeukendrup et ses coauteurs ont maintenu leur position dans une contre-réponse publiée dans le même numéro (Areta et al., 2025).
Sur un point, les deux camps sont d'accord : un athlète qui présente fatigue chronique, blessures à répétition, troubles du cycle ou stagnation de performance mérite un bilan complet. Le désaccord porte sur la cause, pas sur la nécessité d'agir.
Combien de coureurs sont concernés ?
Indépendamment du débat théorique, le risque de faible disponibilité énergétique est fréquent chez les coureurs.
Chez 1 899 traileurs de 18 à 40 ans, hommes et femmes, 43 % étaient à risque de faible disponibilité énergétique et 43 % à risque de troubles du comportement alimentaire (Henninger et al., 2023). Près de la moitié déclaraient aussi consommer moins de glucides que recommandé sur les efforts de plus de 2 h 30.
Chez 108 athlètes d'endurance masculins non élites (coureurs, cyclistes et triathlètes), 47,2 % étaient classés à risque (Lane et al., 2019). Les cyclistes étaient plus exposés que les coureurs.
Ces chiffres ont deux limites à garder en tête. Les seuils utilisés chez les hommes sont transposés des seuils validés chez les femmes : aucun seuil masculin n'est validé à ce jour. Et les outils reposent sur de l'auto-déclaration, qu'il s'agisse de questionnaires comme le LEAF-Q ou de carnets alimentaires sur trois jours, pas sur une mesure directe de la disponibilité énergétique.
Repérer un coureur à risque en consultation
Le diagnostic reste clinique. Plusieurs signaux doivent faire creuser :
- une fatigue qui ne passe pas malgré l'allègement de l'entraînement
- des blessures osseuses à répétition, de la périostite tibiale à la fracture de fatigue
- des troubles du cycle menstruel ou une aménorrhée chez la coureuse, une baisse de libido chez le coureur
- une stagnation ou une baisse de performance sans explication dans la charge
- des infections fréquentes
- un rapport compliqué à l'alimentation ou au poids
Aucun de ces signes ne suffit à poser un diagnostic. C'est leur accumulation qui compte, et c'est là que la grille AHaRC devient utile : elle oblige à passer en revue sommeil, charge, stress, nutrition et antécédents avant de conclure. Devant des troubles du cycle, une fracture de fatigue ou un trouble du comportement alimentaire suspecté, l'orientation vers un médecin du sport s'impose.
Questions fréquentes
Le RED-S touche-t-il aussi les hommes ? Oui. Le modèle du CIO s'applique aux deux sexes, et près de la moitié des athlètes d'endurance masculins étudiés par Lane et al. étaient à risque. Les seuils masculins ne sont pas encore validés.
Comment mesurer la disponibilité énergétique d'un coureur ? On ne sait pas le faire de façon fiable sur le terrain. Les questionnaires et carnets alimentaires donnent une estimation, utile pour repérer un risque, pas pour poser un diagnostic.
Faut-il simplement faire manger plus un coureur à risque ? Corriger un apport insuffisant peut être nécessaire, mais rarement suffisant. Charge d'entraînement, sommeil, stress et santé mentale doivent être évalués en même temps.
Le RED-S reste le cadre de référence du CIO, et le débat ne le rend pas inutile. Ce qu'il rappelle, c'est qu'un coureur épuisé ou blessé à répétition ne se résume pas à un bilan calorique. Pour nous, la bonne démarche est une évaluation multifactorielle, menée avec les bons interlocuteurs, plutôt qu'une étiquette posée trop vite.



